INTERVIEW : Jordi Arcarons

4 novembre 2020

Jordi Arcarons revient avec nous sur ses années Rallye et la navigation
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INTERVIEW : Jordi Arcarons

4 novembre 2020

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La ligne droite est rarement la plus rapide

Outsiders Mag : Aujourd’hui consultant YAMAHA pour l’équipe Dakar, est ce que vous pouvez vous présenter rapidement ?

Jordi Arcarons : Je m’appelle Jordi ARCARONS, je travaille pour YAMAHA. Ma mission concerne surtout la gestion des pilotes, la navigation, les roadbooks et la stratégie. J’ai aussi une longue carrière de pilote, spécialement sur le Rallye Dakar. Je conseille aussi des pilotes amateurs dans le cadre de stages d’entrainement au pilotage et à la navigation dans le désert. Le désert c’est vraiment ma spécialité.

Outsiders Mag : Et vous, qu’est-ce qui vous amené à devenir pilote au départ ?

J. A. : C’est l’aventure, j’étais pilote d’enduro moto et motocross à la base. Mais le rallye offre une autre dimension à ce sport, c’est vraiment l’aventure. L’équation moto + aventure, c’est le top pour moi.

Outsiders Mag : Ce goût de l’aventure, vous l’avez eu très tôt ?

J. A. : C’est à 25 ans, en 1987, quand j’ai fait mon premier Dakar. Ça a été une révélation, vraiment quelque chose d’incroyable dans ma vie, ça a été très positif, j’ai décidé de continuer dans cette direction.  

Outsiders Mag : Quel souvenir gardez-vous de ce premier Dakar ?

J. A. : Le premier Dakar a été terrible, j’étais tout le temps perdu, j’avais seulement ma boussole et mon roadbook, rien de plus et je ne m’en sortais pas très bien. Tout ce que je pouvais faire, c’était suivre les traces des autres. Mais la plupart du temps, ces traces ne m’emmenaient pas au bon endroit (rires). Il y avait des pilotes qui naviguaient correctement et il y en avait beaucoup d’autres qui ne suivaient pas le bon cap. C’est là que j’ai compris à quel point la navigation est essentielle.  

A la suite de cette première expérience, j’ai travaillé avec des marins qui m’ont appris les bases. J’ai vraiment compris ce qu’est une boussole, un cap magnétique et un cap réel. J’ai saisi comment me repérer sur une carte, la manière de relier un point A et un point B.

Outsiders Mag : J’imagine les leçons des vieux loups de mer… ils vous ont appris à utiliser un sextant ?

J. A. : Non, pas le sextant (rire). C’est un outil fabuleux sur la mer, parce que le bateau bouge mais dans le désert, il n’est pas vraiment nécessaire.  

Par exemple, les touaregs parcourent de longues distances à dos de chameaux, le jour ils utilisent le soleil et la nuit les étoiles. Ce sont des éléments grâce auxquels on peut connaître l‘heure de la journée, c’est un système ancien mais qui ne tombe jamais en panne. Enfin sauf quand il y a une tempête de sable, là on ne voit plus rien. Il faut savoir aussi que dans le désert, les points de repère sont très rares, le relief change constamment, la forme des dunes évolue avec le vent. Entre une ville et une autre ville, il y a les oasis, les puits, parfois des palmiers ou une source. 

Aujourd'hui, Jordi Arcarons est consultant pour le Team Monster Energy Yamaha Rally

Outsiders Mag : Est-ce que vous pouvez nous expliquer de façon très synthétique les règles du rallye moto ?

J. A. : En Rallye moto, tu as ce qu’on appelle un « roadbook » : une sorte de livre qui comporte tous les éléments qui permettent de suivre la route jusqu’à l’arrivée avec des points de passage intermédiaires : les checkpoints. Il faut impérativement suivre ce guide pour valider que tu es bien passé par les bons points. Aujourd’hui, la moto est équipée d’un système GPS qui indique à l’organisation si tu es passé par le bon itinéraire. La partie la plus difficile, c’est quand il n’y a pas de pistes, car la seule chose qui te guide c’est un cap. Donc quand tu abandonnes une piste pour en suivre une autre, il y a un moment où tu n’as rien d’autre qu’un cap, c’est la partie de navigation la plus difficile.  

Il faut bien comprendre que la course du Dakar comporte des pilotes de niveaux très différents : Il y a les professionnels qui s’entrainent beaucoup et les pilotes amateurs, qui sont beaucoup moins entraînés. Heureusement, l’organisation a décidé d’aider un peu ceux-là grâce au GPS : un kilomètre avant d’arriver à un point, une flèche apparaît sur ton système et t’amène jusqu’au point final. Sinon, les amateurs se perdent trop et ça peut être vraiment dangereux. 

Outsiders Mag : En 30 ans de Dakar, quelles sont les évolutions que vous avez pu constater ?

J. A. : A l’époque, on traversait le désert du Sahara, le désert le plus difficile qui existe au monde pour un événement comme ça. Il y avait beaucoup de tempêtes de sable, il n’y avait pas de GPS sur nos machines, seulement une boussole et une carte. Il fallait garder une autre boussole dans sa poche pour vérifier régulièrement que la celle de la moto fonctionnait bien. Alors on s’arrêtait beaucoup, pour vérifier sa position ou pour parler avec les autres pilotes et s’entraider. 

Je crois que c’est en 1992 que j’ai mis le GPS pour la première fois sur la moto. Le système te donnait uniquement tes coordonnées, pas plus. Il fallait bien noter les routes parcourues, de façon précise, une toute petite erreur pouvait faire perdre facilement 50 Km.  

Année après année, chaque pilote améliorait le système de son côté jusqu’au moment où l’organisation du Dakar a décidé de mettre tout le monde au même niveau, pour éviter les déséquilibres trop grands entre professionnels et amateurs.  Le système installé donnait la même information pour tous : les coordonnées GPS du point d’arrivée avec une flèche indiquant le cap à suivre.  

Mais ça a posé un petit problème à l’organisation, les pilotes ne suivaient plus le roadbook, ils suivaient la flèche du GPS. La flèche indique une ligne droite mais en Rallye, la ligne droite n’est pas toujours la plus rapide ! Du coup on pouvait se retrouver dans des zones difficiles parce que la flèche t’emmenait dans cette direction. Mais si tu suivais bien le roadbook, il t’indiquait les itinéraires les plus faciles pour passer, et donc au final, les plus rapides. Ensuite, l’organisation a décidé de n’allumer cette flèche qu’à un kilomètre de l’arrivée. Ça veut dire que tu pouvais faire 50km sans flèche et au dernier kilomètre, la flèche s’allumait pour te dire « Okay, tu as bien fait la navigation, maintenant je t’amène jusqu’au point d’arrivée ». Ils ont fait ça surtout pour la sécurité, parce que quand il y avait des dizaines de pilotes qui tournaient dans tous les sens en cherchant le repère important noté sur le roadbook ça devenait dangereux.

Aujourd’hui les instruments de navigation sur la moto sont extrêmement fiables, super précis. Le facteur primordial sur lequel on se concentre c’est plutôt la fiabilité de la moto elle-même.

Jordi Arcarons dispense ses conseils sur la lecture du roadbook

Outsiders Mag : Aujourd’hui, c’est vous qui formez les pilotes du team Monster Energy Yamaha Rally à la navigation ? Qu’est-ce que vous leur dites ? Quels sont les grands principes ? 

J. A. : Le plus important, c’est l‘équilibre entre la vitesse et la bonne compréhension du roadbook. Sur le parcours, il y a des parties de pistes qui ne sont pas difficiles, ces phases permettent d’aller vite parce qu’on peut lire le roadbook tout en maîtrisant le danger. Après, sur les parties où la navigation est complexe, il faut redescendre le rythme parce que si le pilote rate un repère ou ne prend pas le bon cap, il peut perdre beaucoup de temps. 

Donc le premier conseil : tout faire pour arriver à la fin d’une étape sans aucune erreur de navigation.  

Pour y arriver, je conçois pour l’entraînement des roadbooks très difficiles, beaucoup plus que ce que les pilotes vont rencontrer en compétition. Comme ça, le jour du Rallye, il sont plus à l’aise. 

L‘organisation à modifié un élément très important à propos des roadbooks : avant, il était disponible pour les compétiteur la veille du départ. Ça permettait d’élaborer des stratégies en étudiant le terrain sur Google earth, de voir si on pouvait trouver des itinéraires plus rapides tout en validant les points de passage. Mais c’est terminé car maintenant, le roadbook est fourni le matin même, ça change la donne. Le pilote doit savoir interpréter et s’adapter en temps réel 

Outsiders Mag : Si le GPS tombe en panne ? Est-ce que les pilotes sauraient se repérer autrement? 

J. A. : Un GPS qui tombe en panne, c’est de plus en plus rare et on a des systèmes qui prennent le relais comme SpeedoCap ou Iritrack qui donne la position du pilote pour l’organisation. Aujourd’hui, une panne de GPS ne peut être due qu’à un accident avec une chute suffisamment importante pour que la moto soit endommagée, dans tous les cas c’est un gros problème. Je crois qu’il y a peu de pilotes actuels qui sauraient se repérer sans GPS.

Outsiders Mag : Ça pose une question sur le statut du pilote il me semble. Vous disiez plus tôt que ce qui vous plaisait c’était l’aventure. Quand on sait qu’on peut se perdre, se retrouver tout seul au milieu de nulle part, avec pour seule aide une boussole et une carte, il y a un danger et donc un sentiment de victoire particulier quand on surmonte les obstacles et qu’on arrive au bout. Aujourd’hui  j’ai l’impression qu’on est moins dans l’aventure et plus dans la performance. Qu’est-ce que vous en pensez ? 

J. A. : Oui, c’est vrai que les sensations sont totalement différentes, les pilotes sont professionnels et on retrouve l’idée d’aventure dans des petites choses qu’on ne peut pas contrôler comme les éléments naturels, les orages ou les tempêtes de sable. Le risque de se perdre, non, ça n’existe plus maintenant, c’est un peu différent c’est certain. 

Outsiders Mag : Si vous pouviez inventer là d’un coup de baguette magique la course idéale, quelles en seraient les règles ? 

J. A. : Ce serait très simple : aucun appareil électronique, pas de téléphone, pas de GPS rien. 

Toute notre vie est contrôlée aujourd’hui. Mais dans nos gênes, en tant qu’êtres humains, on a le besoin de découvrir des choses. De nos jours tout est plus ou moins découvert sur notre planète mais cette soif existe toujours et c’est le sport qui nous permet d’y répondre en quelque sorte. 

Outsiders Mag : Est-ce que ça vous arrive encore de partir tout seul à l’aventure ? 

J. A. : Oui, quand je vais en montagne chercher des champignons, il faut savoir trouver des repères sinon on se perd vite (rires)!

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